
J'ai entendu dire que tu vivais dans une forêt où tu chasses le sanglier; c'est comment ? Jiro Bevis : Je n'y suis malheureusement plus, je suis retourné vivre à Londres il y a quelques mois… Mais c'est vrai, j'ai habité au milieu d'une forêt au sud de l'Angleterre pendant 3 mois. C'était génial : chasser le sanglier, respirer l'air pur à pleins poumons et aller se désaltérer dans les bons vieux petits pubs anglais…
Est-ce que tu peux nous parler un peu de ton enfance, et de la façon dont tu es arrivé à l’illustration Jiro Bevis : J’ai grandi à Bournemouth (ville au sud de l’Angleterre, ndlr) et, petit, je passais mon temps à dessiner avec mon frère. On écoutait de la musique et tard le soir, on regardait des films étranges. Ça m’a marqué. Donc, quand je me mets à dessiner, je retrouve naturellement ces influences. Je continue d’acheter des caisses de disques et des vieilles cassettes vidéo sur eBay, et plus précisément celles datant des années 70 et 80 – tiens, je viens juste d’acheter hier un film qui s’appelle Terror Vision , c’est une série B des années 80 dans le genre science-fiction/ horreur/ comédie, c’est incroyable !
On sent tellement la musique dans tes dessins, au point de se demander si c’est le dessin ta vraie passion. Je me trompe ? Jiro Bevis : Non, je pense que j’ai définitivement une passion plus forte pour la musique, mais je n’ai jamais été intéressé par le fait de créer de la musique, va savoir pourquoi. Tandis qu’avec le dessin, c’est quelque chose que j’ai toujours adoré faire, et c’est instinctivement que je m’inspire de mes références musicales dans mes dessins. Peut-être est-ce la nature primitive du dessin que j’aime avant tout, tout ce dont tu as besoin c’est d’un stylo et d’une feuille de papier, et ça suffit pour créer quelque chose de fantastique.
J’ai remarqué que tu utilisais plutôt le noir et blanc pour illustrer la musique rock (Black Lips) et plutôt le rose par exemple pour la musique funk (RIP Rick James). Tu penses que la palette de couleurs peut refléter une attitude ou un genre musical ? Jiro Bevis : Je pense que les couleurs que j’utilisais sont le résultat de l’influence que j’avais à l’époque. Quand je suis sorti de l’université il y a trois ans, je faisais beaucoup de travail d’impression donc j’utilisais les couleurs CMYK (Cyan, Magenta, Jaune, Noir, ndlr), et puis peu après je me suis inspiré du graphisme skate de la fin des années 80, ce qui m’a fait toucher aux couleurs fluos. Mais depuis l’année dernière, je crois que je dessine en rejetant ça, alors je fais essentiellement du noir et blanc, en plus je viens juste d’acheter un livre sur la période noir et blanc de Raymond Petitbon.
Pour quel groupe aurais-tu aimé dessiner ? Et quoi ? Jiro Bevis : Je sais pas, peut-être pour un groupe comme Funkadelic ou pour quelqu’un comme Todd Rundgren, leur musique est vraiment incroyable, cosmique, sans frontière, ce qui m’aurait permis de laisser mon imagination vagabonder sans limites... Mais quoi dessiner précisément, je ne saurais pas te dire quoi. Mais tu sais, Funkadelic n’avait besoin de personne d’autre que Pedro Bell.
Tes sources d’inspiration sont très variées : les légendes moyen-âgeuses, les zombies, les monstres inquiétants, les Beatles, les voyages dans l’espace, les freaks drogués au heavy metal… Ton esprit est toujours en quête d’inspiration ? Je veux dire, à quoi ressemble typiquement une de tes journées ? Jiro Bevis : Je suis définitivement quelqu’un qui a besoin et qui cherche à découvrir de nouvelles choses. Peut-être qu’au même moment trop de choses se passent dans ma tête. Aussi, je passe probablement trop de temps à me promener sur Internet, voir des trucs, particulièrement sur YouTube. C’est dingue les trucs que tu trouves. L’autre jour, je suis tombé sur un film qui montrait un endroit à Memphis qui s’appelle Voodoo Village, c’est une rue en impasse où tous les résidents sont mi-Indiens natifs Américains, et mi-Afro américains. Ils pratiquent une religion qui mélange le Vaudou haïtien et la franc-maçonnerie. Leur gourou est un homme d’une centaine d’années qui s’appelle Wash Harris et quiconque essaie d’entrer est chassé à coups de machette. C’est ce genre d’univers dont je m’inspire pour mon travail.
A propos de cette passion pour les films, tu comptes utiliser le support vidéo un de ces jours ? Jiro Bevis : Je ne compte pas réaliser de vidéos, pas pour le moment en tout cas, mais j’ai envie d’utiliser des stills extraits du cinéma ou de la télévision, et les compléter par du graphisme. Plus c’est varié, mieux c’est. Par exemple j’ai réalisé une pochette de vinyle 7” (45 tours) pour Merok à partir de stills d’un film d’Alejandro Jodorowsky.
Tu appartiens à une scène londonienne très créative, particulièrement talentueuse puisqu’elle produit quelques uns des gros succès actuels (Merok Records, Vice Records). Tu peux nous dire comment s’est formée cette scène ? Jiro Bevis : Pour être honnête, je ne pense pas que cette scène londonienne soit si géniale que ça, la plupart des sons que tu entends sont détestables, il y a tellement de groupes clinquants et bruyants, non c’est mauvais, et par pitié ne me lance pas sur la new rave… La scène artistique n’est pas tellement mieux, même s’il y a définitivement des artistes super doués, mais ils sont tous dans leur truc à eux. Je suis toujours envieux des collectifs américains — musicaux ou artistiques, au sens large — comme Paper Rad, Shoboshobo et Fort Thunder (RIP). Je pense qu’en ce qui concerne Londres, le loyer est tellement élevé qu'il n’y a pas tellement d’espace disponible, les gens se préoccupent trop d’être « cool » et le climat est si mauvais que les gens sont généralement grincheux, souvent en rivalité et peu enclins à collaborer. Je crois que la scène londonienne actuelle est très basée sur des tendances et ne durera pas. Tu ne peux pas la comparer au Londres des années 1960 ou fin 70, il n’y a plus de réelle substance de nos jours. Bon je dis ça, mais il y a des gens et des collectifs comme Will Sweeney, Nicolas Pecoraro, Crystal Vision, Fergadelic et Susumu Mukai qui font un travail fantastique et qui habitent ici, à Londres.
Ouais, Will Sweeney, il est mortel. Est-ce son Hot Dog Man auquel tu fais référence dans tes flyers ? Tu lis ses Tales from Greenfuzz ? Jiro Bevis : Il est tellement brillant, j’ai hâte d’avoir le tome 3 de Greenfuzz entre les mains, et j’aime aussi les T-shirts qu’il a faits pour Silas et son label Alakazam. Il a aussi dessiné pour le groupe Zongamin, avec Susumu Mukai, un autre graphiste génial. Ils viennent de finir une exposition à l’Undercover à Tokyo, c’était dingue, et lui c’est vraiment un mec bien. Non, les bonshommes hot dogs que j’ai dessinés sont plutôt une réminiscence des dessins animés des années 1950 dans le genre Let’s All Go To The Lobby plutôt que le Hot Dog Man de Will.
Et Crystal Vision… Ce collectif est hallucinant, ils jouent avec tout : la musique, les dessins, la mode… un cristal aux dons multiples… J’ai vu que tu étais DJ à leur vernissage. C’est pour t’amuser ou tu vas te lancer? Jiro Bevis : Tu rigoles, c’est pour m’amuser. On entend tellement de mauvaise musique que c’est agréable de pouvoir passer la musique que tu aimes, entouré de tes amis. Quand je passe des disques c’est souvent avec un ami qui joue dans un groupe qui s’appelle Graffiti Island. On est des amateurs au mix, mais généralement on joue ce qu’on aime plutôt que ce que les gens veulent entendre, ça peut être de l'Italo Disco, du metal, du Krautrock, du rock, de la Prog ou n’importe quoi d’autre. Et c’est d’autant mieux de passer ça avec des gens qui ont l’esprit ouvert comme les gars du Crystal Vision.
Tu as fait la typo People Are Germs, qui est unique. Tu as aussi dessiné pour d’autres DJs, des groupes, des labels, des marques de fringues et des magazines (The Guardian, Le Gun, Dazed and Confused, Vice Mag). Comment fais-tu pour adapter ton style de l’underground jusqu’au mainstream ? Jiro Bevis : Ça dépend vraiment du client, certains me laissent faire exactement ce que je veux, d’autres vont être très spécifiques sur ce qu’ils veulent, quoi dessiner, quelles couleurs utiliser, mais c’est aussi bien à faire parce que ça te pousse à sortir de toi-même. Le seul problème, c’est quand tu penses que tu tiens quelque chose de génial mais que le client ne pense pas comme toi, alors parfois tu as envie de leur dire qu’ils ne comprennent rien, qu’ils n’ont aucune idée de ce que c’est qu’un bon dessin, mais tu dois ravaler ta salive.
Tu prévois d’imprimer quelques T-shirts bientôt ? Il faut que tu le fasses ! Jiro Bevis : J’ai vraiment envie de le faire, mais je suis très exigeant en ce qui concerne le produit fini… Je n’ai pas encore trouvé une marque de T-shirts qui me convienne pour imprimer, je n’aime pas ceux de chez American Apparel… Mais dès que je trouve la marque adéquate, je m’y mets, c’est promis. Je veux en faire un avec un chameau noir quelque part.
Tu as des projets pour cette année 2008 ? Jiro Bevis : Me concentrer sur mon travail personnel. Je pense que jusqu’à maintenant, j’ai eu beaucoup de commandes — que j’ai aimé faire —, mais cela ne m’a pas permis d’avoir une relation affective avec mon sujet, bon, ça veut dire que je vais définitivement m’y mettre et faire des tees.
Interview Flash
Graphistes : Ton top 3 ? En ce moment, les illustrateurs/ artistes que j’adore sont Fergadelic, Misha Hollenbach et Josh Petherick.
Musiciens : Ton top 3 ? Les trois musiciens que j’écoute beaucoup en ce moment sont : Mandré, Aphrodite’s Child et Stevie Moore, mais les trois que je j’aime par-dessus tout sont sans doute les Beatles, les Beach Boys et Lee Hazlewood.
Quelle est la personne la plus cool de la galaxie ? Larry David.
Et la plus étrange ? Wash Harris.
Quel est ton motto ? Ne réfléchis pas, ressens, sinon tu ne verras pas la gloire divine. (Bruce Lee, circa 1973).
Remerciements: Claire Bartolomeo et Juliette Hughes.
Par Alexandre Stipanovitch.
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