Interviews
Etienne Jaumet – The Man-Machine
Mardi, 27 Octobre 2009

Quand j’ai rencontré Etienne Jaumet, à quelques heures du dernier concert français saisonnier de Zombie Zombie, il respirait l’anxiété et la sérénité, ce qui n’est pas commun. Il venait de passer plus d’une heure à essayer de réparer un de ses nombreux synthétiseurs, et déjà les coups de fil se succédaient sur son mobile pour réclamer une place sur liste. Et si c’était ça, la réalité 2009 de ce drôle de hibou et de sa « Night Music » ? Entre bricolage routinier et rançon d’une gloire tardive, celui que les études destinaient à une carrière d’ingénieur du son rêve d’exhumer le psychédélisme français de la fosse commune de l’Histoire officielle. Au fil de la discussion, une vérité s’est imposée comme un calembour facile : pour un dissident du tout numérique, il a de la mémoire vive.


C’est un aboutissement de sortir un disque en son nom propre, après avoir pris part à plein d’autres projets depuis dix ans, ou c’est seulement une étape de plus ?
Etienne Jaumet :
Disons que le public peut enfin reconnaître un compositeur derrière le son, quelqu’un qui compte, qui est là depuis longtemps. En plus, les retours sont très bons. Quand tu fais de la musique qui ne perce pas depuis 20 ans, tu es surpris que les choses se goupillent enfin. Je trouve ça légitime, mais j’ai quand même une chance incroyable.

C’était prémédité ?
Etienne Jaumet :
Tout ce que je fais est très improvisé, j’ai très peu de répétitions. La vérité est toute simple. Il s’avère que Cosmic Neman, le batteur de Zombie Zombie, joue aussi avec Herman Düne. Et comme ils ont beaucoup de succès, qu’ils font de grandes tournées, il est souvent absent. Dans ces conditions, Gilb’R (le boss du label Versatile, ndlr) m’a proposé de faire un album, et il n’a fallu que quelques jours pour tout mettre en œuvre.

Une semaine, en tout et pour tout ?
Etienne Jaumet :
Quand je compose, j’enregistre en même temps. Je n’ai pas d’idées de morceaux, pas de mélodies dans la tête, alors je laisse les choses se mettre en place. Comme je suis seul, je rentre dans le son, j’ai besoin de temps pour établir des ambiances. Il faut que je me plonge dans un état de transe, des atmosphères, des images. Je dois me perdre, un petit peu. Et je ne sais toujours pas utiliser mes deux mains au piano…

Tu me prends un peu de cours, parce que j’ai l’impression que ta musique transpire d’une certaine maîtrise…
Etienne Jaumet :
C’est un processus qui s’est mis en place au fil des années. Plus qu’une recherche, c’est une somme d’émotions et d’expériences, jusqu’à ce que tout prenne sens. J’ai longtemps écouté de la musique modale, comme John Coltrane ou la musique indienne, j’aimais beaucoup écouter des disques le soir, l’électronique me fascinait.
L’avantage de la solitude, c’est que je peux faire ce qui m’excite, une musique intemporelle, qui prend le temps d’exister, de s’installer. Il faut aussi reconnaître que les instruments que j’utilise sont très riches, pleins de possibilités sonores, que je continue à découvrir et qui me surprennent encore.

Carl Craig a produit l’album. Comment s’est opérée la jonction, puisque la filiation ne saute pas aux yeux ?
Etienne Jaumet :
On lui a envoyé un disque, tout simplement. Gilb’R trouvait que mes compositions ressemblaient à ce qui pouvait se faire à Detroit au début des années 80. C’était un petit pari, parce que son emploi du temps est très chargé, mais ça lui a beaucoup plu. Il s’est remarquablement investi, n’a presque pas réclamé d’argent, c’est vraiment une chance inouïe.

Ça te fait quelque chose de savoir qu’un grand nom produit ton album ?
Etienne Jaumet :
J’étais assez impressionné, mais par le nom, justement. Je n’ai jamais vraiment écouté cette musique-là, je me contente de la découvrir.

Pour autant, je crois savoir que Carl Craig possède une solide culture de la musique électronique, y compris dans les plis les plus obscurs de son histoire…
Etienne Jaumet :
C’est vrai. Pour preuve, je lui ai envoyé des mises à plat, mais je sens qu’il n’a même pas eu besoin de les écouter. Quand je l’ai félicité du résultat, j’ai tout de suite compris qu’il savait d’où je venais. Instantanément, il m’a dit : « Toi, tu aimes Liaisons Dangereuses (groupe-phare de la Neue Deutsche Welle, auteur du fameux Los Niños Del Parque en 1981, ndlr), tu aimes les groupes de prog allemand, tu aimes le new beat belge ». Bon, il s’est un peu emballé sur sa dernière proposition (rires), mais il a un sacré instinct. C’est étonnant, parce que ce n’est pas vraiment la culture de la techno de Detroit.

 


Puisqu’on parle de références, et que ta musique est assez documentée, je me demandais combien de disques tu avais chez toi.
Etienne Jaumet :
Pas tant que ça… 2000 peut-être. Comparé à d’autres musiciens, c’est relativement peu, je suis sûr que tu en as presque autant. Mais pourquoi cette question ?

A vrai dire, j’ai récemment lu sur un autre site un article où tu présentais dix albums, tous français, qui te tenaient particulièrement à cœur. Et je me demandais si tu étais un simple encyclopédiste ou si ton disque solo devait être perçu comme un tribut à une certaine frange de la musique hexagonale.
Etienne Jaumet :
Clairement, je voulais rendre hommage à cette école française du psychédélisme, que je trouve extrêmement unique dans l’histoire de la musique. Elle n’a rien à voir avec l’Allemagne, l’Angleterre ou les Etats-Unis, et elle reste passablement méconnue. Il faut écouter Gilbert Artman’s Lard Free, c’est déjà un chef-d’œuvre. Mais quand tu apprends que ça a été composé en 1974, tu cries au génie. Je déplore que cette époque reste confidentielle, et ne soit partagée que par quelques privilégiés à travers le monde (comme le blog hautement recommandable Mutant Sounds – à ce sujet, lire « Chercheurs d’or » dans le hors-série musique de Technikart, daté d’avril 2009 –, ndlr).

Récemment, tu disais dans une interview que Turzi abordait la musique « de façon juste ». Vous seriez pas en train d’essayer de reconstruire une scène sur ces vestiges du psyché français, justement ?
Etienne Jaumet :
Même si on est tous signés sur des labels à connotation électronique, il faut bien reconnaître qu’on se situe assez loin de la french touch. C’est Romain (Turzi, ndlr) qui a eu l’idée. Il est venu nous voir en suggérant qu’on se serre les coudes, et j’ai l’impression que c’est en train de marcher. On joue dans le monde entier, on se mélange, les gens sentent qu’on possède une identité, à la fois actuelle et ancrée dans le passé. Joakim, Poni Hoax, Steeple Remove, il y a toute une scène de groupes millésimés, pour qui le dénominateur commun réside dans la fascination pour les vieux instruments analogiques.
Le numérique n’est pas ma culture, je m’en sers seulement comme d’un magnéto pour enregistrer. Je ne sais pas faire marcher un plug-in, je trouve tout ça très compliqué. J’ai un rapport très physique avec les instruments, et j’ai du mal à ressentir des sensations devant l’écran d’un ordinateur. J’ai besoin de voir le son devant moi, de le toucher, de le moduler dans l’instant. Je ne cherche pas à faire une musique futuriste ou moderne. Le groupe le plus original n’est pas le plus intéressant. Ce qui compte, c’est d’avoir quelque chose à dire.

Peut-être parce que tu es venu à la musique par un circuit très « organique » à la différence d’une jeune génération qui a commencé à composer sur des softwares ?
Etienne Jaumet :
Oui, j’ai commencé le saxophone à onze ans, en jouant dans la fanfare de Vire. J’ai arrêté pendant deux ans, puis j’ai repris quand je me suis aperçu que tous mes amis jouaient d’un instrument. J’ai commencé à me familiariser avec les synthétiseurs il y a une quinzaine d’années, quand les Cash Converters sont apparus. C’est par ce biais que j’ai pu acheter pour une bouchée de pain mon premier ARP Pro/DGX, que j’utilise toujours sur scène. Ces machines encombraient les greniers de gens qui les trouvaient désuets, mais ils m’ont immédiatement plu.

Aujourd’hui, tous ces instruments vintage coûtent beaucoup plus cher, non ?
Etienne Jaumet :
Pas tant que ça, comparé à un plasma. Certains continueront à trouver ça futile, mais je pense exactement la même chose d’un écran plat.
 

Etienne Jaumet sera en concert demain, mercredi 28 octobre, au Point Ephémère.
 
++ myspace.com/etiennejaumet
 
Par Olivier Tesquet // Photos : Philippe Lebruman.



Les commentaires sont modérés.
Rien de grave, il suffit juste d'éviter
les mots grossiers, les insultes et d'avoir
lu l'article en question.


 
Zomba Zomba 2009-10-27 11:14:20
Love Jaumet!
Judah  - Genre 2009-10-27 11:41:47
» tu aimes le new beat belge »

En fait, Etienne, en Belgique, on dit LA new
beat.
E.d.G 2009-10-27 13:01:44
Etienne, je t'aime.
Stan Grandcrew  - Zombie Zombie + Etienne Jaumet 2009-10-27 18:47:00
Zombie Zombie @ Bellevilloise

http://www.grandcrew.com/videos/zombie-zombie-con
cert-nuits-zebrees-radio-nova-bellevilloise-paris

Etienne Jaumet @ Fleche
d'Or
http://www.grandcrew.com/videos/etienne-jaume
t-concert-versatile-release-party-fleche-d-or-pari s
Crame 2009-10-28 09:11:10
Un grand merci à Cash Converters.
ETIENNE 2009-10-28 10:49:05
Merci beaucoup pour tous vos gentils commentaires.. c'est très stimulant !
l'article est très bien écrit ! en vérité je ne parle pas aussi bien
;-)
petite rectification : j'ai appris à jouer à la fanfare de Le Blanc dans
l'Indre...
Antoine 2009-10-29 22:22:41
Je me souviens avoir vu Zombie Zombie lors de la fête de la musique il y a 3, 4
ans au Point FMR. Incroyable révélation à l'époque.

+ merci Grandcrew !
Pierre 2009-11-15 18:16:40
elle est très bien, la new beat belge
Bellina 2010-02-15 17:31:33
Artiste exceptionnel !! Innovant !! J'adore !! J'ai été conquise par son live
sur un bateau parisien !! Super ! La diffusion est sur canalstreet, allez jeter
un oeil !
http://canalstreet.canalplus.fr/tendances/stree
t-of-f/street-of-f-cosmic-cruise-quai-de-loire-750 19
Have fun
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